Mon discours à l’occasion du rassemblement « Faire vivre la République »

  • 3 février 2015

Chers camarades,

Comme vous le savez, cette grande journée annuelle des secrétaires de sections devait être consacrée aux fractures territoriales de notre pays. Jean Christophe a bien fait, au regard des crimes commis les 7 et 9 janvier, et de leurs conséquences sur notre territoire, d’élargir notre réflexion sur la question de la République et sur les chemins nécessaires pour faire revivre au quotidien ses valeurs.

Nous aurons donc à travailler dans les prochains jours sur ces questions de fractures au sein de notre pays tant ce sujet sera d’importance pour les prochaines élections départementales et régionales. Mais compte tenu de l’actualité, et parce que le gouvernement aura à prendre des décisions début mars, je remercie Guillaume d’avoir pensé qu’il fallait quand même que l’on dise quelques mots, en ouverture de nos travaux, sur ce sujet. Et puis vous le savez, vous les secrétaires de section qui êtes au cœur de nos territoires, la question des fractures qui traversent notre pays est aussi une des clés d’entrée de notre débat d’aujourd’hui.

Pas parce que l’un des terroristes était issu d’une cité populaire en difficulté de l’Ile de France ; les deux autres avaient été élevés en Corrèze. Le terrorisme n’est pas le produit direct de nos quartiers populaires. Il puise ailleurs ses racines et elles sont multiples. Mais il est significatif qu’en à peine quelques jours on soit passé dans le débat public de la question du terrorisme sur notre sol à celui des quartiers populaires et plus particulièrement de la situation dans les banlieues.

Nous avons été tous ému et fiers de cette fantastique mobilisation des Français qui s’est déroulée non seulement dans nos grandes villes mais, on ne l’a pas assez dit, dans la majeure partie de nos bourgs et nos villages.

Mais nous nous sommes vite aperçus qu’une partie de nos citoyens n’étaient pas venus à ce rendez-vous.

Si la mobilisation pour défendre le premier mot de notre triptyque Républicain, la Liberté, et tout particulièrement la liberté d’expression, a été plus qu’à la hauteur, les classes populaires, originaire ou non de l’immigration, étaient peu ou pas présentes. Ceux qui sont victimes de la fracture territoriale ne se sont pas sentis concernés. Une grande partie des musulmans qui peuplent ces quartiers se sont sentis visés et montrés du doigt. Une petite minorité s’est même désolidarisée de ce vaste mouvement.

Nous socialistes en connaissons la raison. Il ne faut pas aller bien loin dans nos fondamentaux pour réaffirmer que la liberté n’existe que pour une poignée de privilégiés si l’égalité n’existe pas. Or pour une grande partie de nos concitoyens, j’emploie ce mot de citoyen à escient parce qu’ils appartiennent à notre communauté nationale à égalité de droits et de devoirs, l’Egalité inscrite sur le fronton de nos mairies ou de nos écoles n’est plus qu’un mot vide de sens. Il n’est plus une réalité vécue au quotidien, même plus un espoir pour eux et encore moins pour leurs enfants.

Lorsque j’étais Ministre de la Ville de Jean-Marc Ayrault, je me suis attaqué à une réforme sans cesse repoussée depuis des années, celle de la géographie prioritaire. Pour pouvoir mieux agir après trente années de politique de la Ville, il fallait savoir où se situaient ces quartiers populaires dans une France qui avait forcément changé.

Et pour mieux agir, j’avais la volonté de concentrer les moyens là où ils seraient les plus efficaces pour en finir avec ce saupoudrage inutile des crédits et cette absurdité qui nous avaient conduit ses trente dernières années à commencer l’action sur quelques dizaines de quartiers pour finir en 2012 à 2500 quartiers en politique de la Ville.

Je m’étais fixé une cible : concentrer les moyens sur 5 à 600 quartiers. Et j’avais la volonté que la méthodologie soit transparente et objective avec un seul critère pour éviter les manipulations : celui de la pauvreté.

A la fin du processus de concertation et à l’issue des débats parlementaires, il a fallu se rendre à l’évidence : nous n’arrivions pas à descendre à moins de 1300 quartiers compte-tenu de la situation économique et sociale de notre pays. Et encore, la méthodologie ne prenait en compte que les villes de plus de cinq mille habitants.

Cela signifie que dans 1300 parties de notre territoire, que ce soit en agglomération, en zone rurbaine ou en zones rurales, la moitié de la population vit avec moins de 900 euros par mois, et que cette population se trouve concentrée dans des morceaux de ville. Ou que dans certaines de nos régions, ils constituent même la quasi totalité des espaces urbains.

Cela veut dire des millions de nos concitoyens sans autre avenir que de pouvoir survivre après le 15 ou le 20 du mois, des citoyens pour qui la mobilité en zone rurale qu’elle soit en train ou en car ne veut rien dire, pour qui l’emploi des jeunes en zone urbaine est une chimère.

Rien d’étonnant alors que cette carte des concentrations de pauvreté épouse étroitement la carte de la progression du Front National de ces dernières années.

C’est un défi pour nous socialistes, c’est un défi pour la République. Parce que le combat pour l’égalité est une mission essentielle de la gauche, et parce que nous sommes aux responsabilités. Et si notre Premier Ministre a raison de dire que l’ampleur du problème est l’affaire d’une génération, il y a donc d’autant plus d’urgence à s’attaquer réellement, dès maintenant, à cette menace qui, des fractures d’aujourd’hui, peut nous mener demain à la rupture ou à la désintégration de notre modèle de société.

Des débats restent encore à trancher, il faudra le faire vite. Mais des premières réponses existent et dans le peu de temps qui me reste, je voudrai vous faire part de quelques certitudes issues de mon expérience d’élu local et de Ministre en charge de la Ville :

Premièrement c’est le rôle de l’Etat d’organiser la riposte structurelle. Si la bataille se mènera bien entendu avec les élus, et surtout pas contre eux, c’est d’abord à l’Etat de rétablir l’Egalité sur tout le territoire. Cela veut particulièrement dire, entre autre, qu’à l’heure où nous créons 13 grandes Régions et 14 métropoles, il est majeur que l’Etat veille à ce que ces nouvelles collectivités rayonnent sur l’ensemble de leur territoire, organise les solidarités locales, et ne soit pas des aspirateurs à richesse, créateur de désert économiques et sociaux.

Cela veut dire également assumer politiquement de faire plus pour ceux qui ont moins bénéficié de moyens durant toutes ces années. Et si je conçois que la discrimination positive est un concept ambigu et bien militons pour le rétablissement de l’égalité républicaine dans tous les quartiers de nos villes. Et croyez moi, dans la période politique que nous vivons, il faudra du courage politique pour assumer cette orientation.

Deuxièmement il faut reconnaître que si la politique de la Ville a été bénéfique, (il n’y a que ceux qui ne connaissent pas les quartiers pour dire le contraire), elle a, avec ses maigres moyens et ses maigres pouvoirs, atteint aujourd’hui ses limites. Je résume ma pensée en une phrase : à quoi cela sert-il de refaire ces quartiers, d’y mener un travail fantastique pour la cohésion sociale, si on y remet toujours les mêmes ?

Il faut aujourd’hui mettre le paquet pour défaire, pour casser ces concentrations de pauvreté en milieu urbain, dans les métropoles comme dans les bourgs ruraux.

Il n’y a pas besoin de loi. Nous l’avons votée. C’est une affaire d’abord de moyens humains et financiers. Un milliard d’euros pour la rénovation urbaine chaque année. 375 millions d’euros pour l’ensemble des actions locales et nationales de la politique de la Ville. L’équilibre doit être rétabli.

Les dispositifs qui fonctionnent le mieux en politique de la Ville reposent sur l’individualisation des réponses et sur le volontariat   des publics. Pour cela nos quartiers ont besoin de moyens humains conséquents, de médiateurs, d’éducateurs, d’adultes relais pour soutenir le tissu associatif et les élus, des adultes qui soient formés et expérimentés pour relayer au plus proche de la réalité, chaque jour, le message Républicain, pour lutter contre l’antisémitisme réel ou latent, pour contrer l’islamophobie et remettre au devant l’égalité homme/femmes..

Et puisque nous voulons nous attaquer aux conservatismes de ce pays alors attaquons nous à ceux qui organisent la relégation dans nos quartiers.

Aux bailleurs qui trouvent trop faciles de loger les plus pauvres toujours aux mêmes endroits ou de mettre les blancs entre eux, aux élus qui refusent l’indispensable construction de logements sociaux, et parfois même à l’Etat qui laisse faire ou attend pour sanctionner. Oui, il faut maintenant une politique de peuplement de nos villes, qui permette l’organisation et la maitrise de l’attribution des logements. Interdisons le Dalo dans les quartiers prioritaires, retirons le contingent communal d’attribution des logements aux maires qui ne construisent pas. Et puis, et j’ai changé là-dessus, acceptons la mise en place de statistiques basées non pas sur l’ethnie, cela ne veut rien dire, mais sur la nationalité des habitants. Parce qu’il n’est plus possible de se cacher les yeux sur la composition sociale de nos quartiers.

J’aurai pu parler pour ces quartiers de développement économique, d’emploi, de mobilité, de service public, de l’indispensable soutien financier aux communes pauvres. Ceux qui me connaissent savent que je pourrai en parler des heures. Je veux simplement, parce que nous parlerons forcément aujourd’hui de laïcité, évoquer la place de l’Islam dans ces quartiers.

Le défi auquel nous allons être confronté dans les cinquante années qui viennent c’est celui de l’acceptation par notre pays de sa deuxième religion. Et entre autres du financement et de l’organisation de ses lieux de culte. Aujourd’hui les communes financent la rénovation des églises qui sont systématiquement au centre de nos villes. Les mosquées sont dans nos cités au mieux reléguées à la périphérie, au pire au pied des immeubles. Et financées par on ne sait qui ou, plutôt, par on sait trop bien qui. Il faut un vrai débat national, et peut être d’abord entre nous, pour trouver une solution rapidement à ce problème.

Enfin, et je conclue, il nous faut construire ou reconstruire une vision de la Ville sans renoncer jamais à l’objectif de mixité sociale. Parce que la mixité sociale, la mixité d’origine ou de culture, c’est le vivre ensemble, c’est la Fraternité de notre devise républicaine. Certain sont tentés de baisser les bras, de constater que le vivre ensemble n’existe plus et qu’alors, il faudrait maintenant spécialiser nos quartiers, voire nos villes. Ce renoncement serait grave pour l’idée que nous nous faisons de la France et pour nos valeurs. Parce que c’est la mixité qui tire vers le haut, qui ramène de la sécurité, qui fusionne les histoires et les cultures. Alors il faut vite reprendre les chantiers indispensables sur la carte scolaire, sur la fabrication du prix du foncier ou sur l’attribution des logements.

Mes chers camarades, ceux qui vivent dans ces quartiers, qu’ils soient dans l’Hexagone ou en Outremer, ont fait en mai 2012 la victoire de François Hollande. Ce sont les nôtres. Pour qu’ils défendent la Liberté, il leur faut l’égalité.

Dans nos quartiers populaires, nos concitoyens n’attendent pas seulement qu’on parle de la République, ils veulent qu’on la fasse vivre, chaque jour.

Crédit photo : ©PhotoAlto Agency RF Collections Isabelle Rozenbaum & Frederic Cirou